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Jarno Zwiebel / Luxation d'épaule

Interview Kairn/Kinescalade de Jarno Zwiebel, victime d’une luxation de l’épaule sur le TAB 2008, avec des complications neurologiques.

La fiche Kinescalade sur la luxation de l'épaule

Kinescalade : Pour ceux qui n'ont pas encore eu la chance de te rencontrer, présente-toi :

Jarno Zwiebel : grimpeur depuis une dizaine d’années, étudiant en préparation mentale et bientôt BE escalade (il ne me manque que l’UF6), grimpe à peu près sur tous les supports : blocs, couennes, grandes voies, terrain d’aventure, compétitions… Niveau 8a à vue et 8b après travail, qui reste à confirmer parce que pour l’instant je n’en ai fait qu’un de chaque ! (Ça c’est parce que je ne suis pas assez en falaise, heureusement qu’il y a Bleau à Paris !) En compétition, niveau national mais j’espère bien progresser encore et pourquoi pas, aller voir à quoi ressemble une coupe du monde.

Kinescalade : Peux-tu nous raconter ta blessure ? Que t'es-tu fait exactement ?
Jarno : Pour répondre en langage médical, je me suis fait une luxation scapulo-humérale inférieure de l’épaule droite ainsi qu’un étirement du plexus brachial. En d’autres termes, mon épaule s’est déboîtée et, comme si cela ne suffisait pas, j’ai aussi touché un nerf (le plexus brachial), ce qui a entraîné une paralysie d’une bonne partie de mon bras. Cette paralysie, qui s’est résorbée progressivement concernait principalement ma main qui ne bougeait plus du tout, ainsi que mon poignet et un peu mon coude que j’avais du mal à tendre. J’ai aussi eu une perte de sensation qui remontait jusqu’au biceps. Petit à petit les sensations sont revenues ainsi que la mobilité, mais cela a pris du temps : au bout de deux jours je bougeais à peine un bout de doigt, après une semaine j’arrivais difficilement à lever ma main (par rapport à mon poignet) et je ne bougeais toujours pas tous mes doigts. Ce sont d’abord les mouvements de flexion qui sont revenus et j’ai dû attendre beaucoup plus longtemps pour les mouvements d’extension, par exemple, je pouvais plier mes doigts mais pas les étendre. En tout, il m’aura fallu au moins un mois pour pouvoir me resservir de ma main sans pour autant être complètement rétabli, mais je dois m’estimer heureux parce qu’apparemment certaines personnes mettent 6 mois à récupérer ce que j’ai récupéré en un mois.

Kinescalade : Comment et quand est-ce arrivé ?

Jarno : Mon épaule est sortie lors d’un mouvement sur un bloc du TAB de cette année (le bloc noir à l’intérieur dans la grotte pour ceux qui y étaient). Le mouvement en question consistait à aller chercher un plat qui se trouvait tout pile derrière moi, sur une sorte de stalactite assez large. On partait avec deux réglettes relativement franches. J’ai jeté bras gauche sur le plat et normalement j’aurais dû contrôler le mouvement en me retrouvant en croix de fer, mais j’ai continué le ballant sans lâcher la réglette de départ que j’avais main droite et c’est l’épaule qui en a fait les frais.

Kinescalade : Avais-tu des antécédents de luxation ?

Jarno : Aucun, c’est ma première grosse blessure en escalade.

Kinescalade : Quel a été ton traitement ?

Jarno : En premier lieu il fallait me remboîter l’épaule ! Direction donc les urgences de Briançon, on me remet en place l’épaule puis on m’envoie faire une radio pour contrôler que tout va bien. En remontant, je demande au médecin pourquoi ma main ne bouge toujours pas, après quelques brèves vérifications il m’annonce que je me suis étiré le plexus, qu’il ne faut pas que je m’inquiète, que ça va revenir mais que ça peut prendre du temps (du genre 6 mois !). En ressortant de l’hôpital je suis un peu perdu, surtout que d’avoir sa main qui ne répond plus n’est pas très rassurant. Le lendemain, vu que ma main faisait toujours la morte et sur les conseils d’une amie médecin je remonte à Paris pour d’autres examens. Ces examens confirmeront qu’il s’agit bien juste d’un plexus et qu’il n’y à rien d’autre à faire qu’attendre que ça revienne (sauf que cette fois on me dit que ça pouvait mettre de 6 mois à un an…). Je me retrouve donc avec un gilet orthopédique et une attelle de poignet pour garder ma main droite. J’ai gardé le gilet ainsi que l’attelle pendant 3 semaines, avant de pouvoir enfin commencer les 45 séances de kiné qui m’avaient été prescrites.

Kinescalade : Comment se déroule ta rééducation ? Quelles ont été les priorités ? Comment les choses ont-elles évolué ?

Jarno : Dans un premier temps, il a fallu que je réapprenne à me servir de mon bras qui était resté immobile pendant 3 semaines. Les séances de kiné (5 par semaine) étaient donc orientées sur la mobilité de mon bras et de mon épaule, puis très vite on est entrés dans une phase de renforcement musculaire. Mon kiné m’a expliqué que le problème avec les luxations, c’était les risques de récidive et que pour pallier ce risque il fallait que mon épaule soit bien maintenue, ce qui sous-entendait qu’il fallait que je la renforce. On a donc entamé des séances composées de plusieurs exercices qui sollicitaient des groupes de muscles bien précis. Au fur et à mesure, l’intensité augmentait progressivement : par exemple, au bout de 3 semaines, j’ai commencé à faire des pompes. Au début je n’en faisais que 4 puis 8, là je fais des séries de 8 ou 10.
À la fin de chaque séance, je passais également une demi-heure sur électro, c’est vraiment un très bon complément pour la rééducation. Je faisais à la fois des programmes de renforcement et des programmes de récupération et d’antidouleur.
On travaillait un peu la main aussi pour le plexus, mais la priorité restait l’épaule et le renforcement musculaire.
À l’heure actuelle, ma réeduc’ n’est toujours pas finie mais tout a l’air de se passer pour le mieux, mon épaule se remuscle, j’ai repris l’escalade depuis deux semaines et tout va bien. Maintenant les séances de kiné sont plus espacées (2 ou 3 par semaine), et vu que je peux grimper, je vais continuer mon renforcement en faisant du volume d’escalade. J’ai également investi dans un petit appareil d’électro-stimulation que j’utilise pour la récupération.

Kinescalade : Au niveau de ton épaule, tu nous expliques que tout rentre dans l'ordre, tu ne reparles plus du déficit neurologique : est-ce que tout est revenu à la normale au niveau de la force de préhension, et qu'en est-il de la sensibilité ?

Jarno : C'est vrai que tout rentre dans l'ordre pour mon épaule, et il en est de même pour la mobilité de ma main, même si je n'ai toujours pas tout récupéré. Tout est revenu progressivement, d'abord ce sont les sensations qui ont regagné du terrain, je le sentais dans mon bras, chaque jour la limite sensible/insensible reculait. Pour la main, ce fut un peu le même schéma, j'ai d'abord récupéré la flexion doigt par doigt (le petit doigt en dernier) puis l'extension, et pareil pour mon poignet.
Il y a un mois j'ai passé un EMG (NDLR : électro-myogramme : test de la conductibilité nerveuse) qui confirmait que j'étais sur la bonne voie et qu'effectivement, mes extenseurs avaient plus souffert du traumatisme que les autres nerfs.
Aujourd’hui je sens encore que tout n'est pas revenu mais ça ne m'handicape absolument pas, je ne suis en rien limité. Pendant un moment, j’avais du mal à garder des objets lourds dans la main, mais je ne saurais dire si cela était dû au plexus ou à mon immobilisation qui avait quelque peu atrophié mes muscles.
Seul bémol que je constate aujourd'hui, j'ai du mal à récupérer entre les voies et entre les séances mais là aussi je ne sais pas si c'est lié à mon plexus ou à mon manque d'activité ces 3 derniers mois.


Kinescalade : Quels sont les pronostics par rapport à ta reprise ?

Jarno : Comme je l’ai dit, j’ai repris l’escalade depuis deux semaines (ça fait du bien de regrimper !!!). J’ai regrimpé un peu en falaise (entre les averses !) et aussi à Bleau, mon épaule tient la route et je ne ressens aucune douleur. Pour l’instant je fais du volume, je me suis fixé le 13 décembre pour retourner en compétition (date d’une étape de la coupe de France de diff) voir ce que ça donne.

Kairn : Comment tu gères la situation ?

Jarno : Eh bien dernièrement ça va mieux vu que je regrimpe, mais ça n’a pas toujours été le cas, surtout au début ! Ca a même été très dur : fini les vacances, fini l’escalade pour au moins 3 mois, oublié le BE parce que j’avais l’UF canyon en septembre… ça faisait beaucoup de déceptions d’un coup. Après il a fallu gérer la rééducation et ne pas faire n’importe quoi, je devais donc rester tranquille à ne rien faire, toujours sans pouvoir grimper.
Heureusement, tout rentre un peu dans l’ordre ces derniers temps, j’espère que ça va durer.

Commentaires de Jocelyn/Kinescalade :

Le cas de Jarno montre que la luxation de l’épaule n’est pas une blessure simple. Elle peut, en effet, être accompagnée de complications majeures. Et si Jarno s’en sort très bien, il faut avoir conscience que l’atteinte nerveuse aurait pu être définitive, ou mettre beaucoup plus de temps à revenir et laisser des séquelles. (Il faut bien le préciser, quand Jarno m’a appelé en me racontant ce qui lui était arrivé, j’étais très inquiet pour sa reprise de l’escalade et pour son avenir professionnel de BE.)


Sa récupération rapide a aussi été due à une rééducation intensive, ce qui lui aura fait gagner sûrement beaucoup de temps comparé à Loïc Gaidioz (cf. l’interview de ce dernier). Mais la rééducation ne répare pas les nerfs, seul le corps est capable de le faire lorsque ceux-ci ne sont pas sectionnés. Jarno a eu la chance de « juste » s’étirer le plexus sans lésion anatomique de celui-ci.


Je souhaite ici insister sur le fait qu’il ne faut absolument pas chercher à remettre en place une épaule luxée si l'on n’est pas médecin. Le geste (apparemment simple) de remboîter l’épaule peut entraîner des complications importantes, comme une atteinte nerveuse ou vasculaire. En cas de fracture associée, cela peut même provoquer un déplacement des fragments osseux avec des conséquences parfois irréversibles.

La fiche Kinescalade sur la luxation de l'épaule

 

crédit photos : coll. Zwiebel

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